Source: Externe

Titre original : Lupin III Cagliostro no shiro (ルパン三世 カリオストロの城)

Année de production : 1979

Réalisateur : Hayo Miyazaki

Sortie en VHS chez Adès Vidéo en 1983; doublage effectué en 1982 d'après les archives de Philippe Dumat

 

Vidocq, Cagliostro... des noms qu'il est inutile de présenter ! Vidocq bandit au grand coeur, toujours prêt à voler au secours du faible et de l'opprimé suivant des conceptions qui ne sont pas, tant s'en faut, celles de la police, parviendra-t-il à déjouer les sombres machinations du terrible Cagliostro et à sauver la belle Delphina ? Vous le saurez en regardant ce dessin-animé fertile en rebondissements... (Résumé de la jaquette VHS parue chez Adès Vidéo).

 

Cet article est une refonte complète d'un ancien post que j'avais écrit pour le forum Edgar de la cambriole, en 2012. Pour plus de détails sur cette analyse, je vous renvoie au lien ci-contre : http://edgardelacambriole.forumculture.net/t245p23-vidocq

 

Personne parmi les fans d’animation japonaise n’a oublié le carnage réalisé sur Nausicaä de la vallée du vent dans les années 80. Mais saviez-vous qu’il exista une tentative similaire pour un autre film de Miyazaki, sorti en France bien avant Nausicaä ? Peu d’informations ont circulé à son sujet et de nombreuses recherches furent donc nécessaires pour percer un peu le mystère autour de cette version. Il n’empêche que vers 1983 sortit chez Adès Vidéo un film d’animation baptisé sur la jaquette Vidocq contre Cagliostro. Je précise bien sur la jaquette, car c’est le seul emplacement où le film est nommé, le master vidéo ne bénéficiant ni d’un écran-titre, ni même de crédits dans les génériques. Sous ce titre sous-entendant une compétition entre le célèbre Eugène-François Vidocq et l’aventurier Joseph Balsamo se cachait en réalité le premier long-métrage de Miyazaki, dans une version expurgée de toute référence à ses origines nippones.

 

Fin août 2009, je mis la main sur deux vieux exemplaires du défunt magazine Yoko. Dans la rubrique des sorties du mois de septembre 1996 figurait une petite chronique consacrée au Château de Cagliostro, alors réédité en intégral chez Manga Vidéo. J’avais déjà entendu parler de ce film dans le magazine Animeland, à l’occasion de la sortie du DVD chez IDP. À l’époque déjà, Animeland avait parlé de deux doublages antérieurs : une version censurée dans les années 80 et une version intégrale en 1996. J'en étais restée là jusqu’à cet exemplaire de Yoko mentionnant aussi l’existence d’une version censurée. Mais, ajoutait la chronique, cette censure serait d’origine anglaise. Cette information m’étonna assez vite, car je n’en trouvais nulle trace sur les sites anglophones que je consultais. Sur un forum américain consacré aux fans de Lupin III, je posai ensuite la question, mais tous les intervenants m’assurèrent n’avoir jamais entendu parler de cette version censurée. En revanche, certains me parlèrent d'une VOSTA réalisée en 1980 pour la World Science-Fiction Convention (ou Worldcon) de Boston; tenais-je là l’origine de cette version française ? Plus ou moins. S’il était possible qu’une partie de la version sous-titrée ait servi de base à la traduction de la VF, je ne trouvais aucune information sur l’existence d’une version censurée du film. En effet, si les noms des personnages avaient été modifiés dans les sous-titres, Goemon en avait également un et indiqué comme présent. Ce qui me fut finalement confirmé après la dernière sortie DVD du film aux USA, celui-ci contenant enfin la fameuse piste sous-titrée de 1980. Il y a donc tout lieu de croire que cette censure fut bien pratiquée en France*. Mais par qui ? Mon hypothèse se concentre actuellement sur une demande de l’éditeur de la VHS pour occidentaliser le film. En dehors du samouraï Goemon, les personnages sont effectivement très typés caucasiens et le film se passe dans un environnement européen.

 *Les versions italiennes et sud-américaines de l’époque ne contiennent également pas de censure. Je ne puis affirmer la même chose pour la version néerlandaise de 1985, n'ayant pour le moment trouvé ni copie numérique ni exemplaire d'occasion sur le net, mais le résumé sur la jaquette et certains témoignages sur le net laissent supposer la présence de Goemon dans le film.

 

 Goemon posait donc problème. Plutôt que de l’intégrer malgré tout au film, l’éditeur et/ou l’adaptateur ( ?) ont préféré enlever tous les passages le mettant en scène. Une censure barbare de 16 mn 07 qui ne remit pourtant pas le déroulement global du film en jeu. Goemon n’est en effet pas un personnage de premier plan dans ce film, ses brèves apparitions se comptant sur le bout des doigts. Néanmoins son apparition dans une scène au milieu du film obligea les censeurs à modifier le scénario du film et à couper plusieurs passages remettant en question leur version. Je développerai plus loin le moment venu.

 

Goemon, grand absent de cette version censurée, car trop Japonais ?

 

Au vu de la polémique sur les origines de cette censure, j’estimais nécessaire de revenir sur la VF en elle-même, traduction comprise, pour tenter de trouver un début de réponse et aussi présenter cette version à ceux n’ayant jamais eu l’occasion de la découvrir. Depuis 2009, j’avais obtenu par l’intermédiaire d’un ami une copie de cette VF et acheté sur le net un exemplaire de la VHS allemande contenant les mêmes censures que sur Vidocq. L’année dernière enfin sortit chez Discotek Media une nouvelle édition du film contenant les doublages américains de 1991 et 2000, ainsi que les différents sous-titrages effectués depuis 1980. J’avais enfin une piste des sous-titres de la première version américaine et donc un élément de comparaison avec la traduction française de 1983. Cette chronique ne fera pratiquement aucune comparaison avec les autres doublages français, mais reviendra de temps à autre sur cette piste sous-titrée réalisée en 1980, au cas-où des ressemblances seraient à noter. J'ai beaucoup hésité sur la forme de cette chronique. Fallait-il éplucher toutes les erreurs de traduction, les fautes, les modifications ? Ce n'était pas une tâche facile. À l'époque, en 2012, j'avais opté pour classer les modifications par catégories : censure ou erreurs de traduction, mais pour le blog j'ai voulu approfondir un peu plus. Je mentionnerai donc toutes les censures effectuées sur le film, si possible avec une capture indiquant le passage censuré en VF et le texte citant la coupe effectuée sera soulignée en gras, mais je résumerai plus largement concernant la traduction, pour éviter que cette chronique me prenne deux articles à la fois ! N'hésitez pas à donner votre avis dans les commentaires et à proposer des rectifications ou des améliorations sur l'article, je reste à votre écoute.

 

La première censure apparaît à la 54e seconde du film avec la disparition d’un petit écriteau-surprise made by Lupin III. La censure est parfaitement audible vu que la petite onomatopée burlesque, qui aurait normalement dû être supprimée avec l’image, apparaît scène suivante, se juxtaposant illogiquement avec la musique d’intro lorsque les deux compères se retrouvent sur l’autoroute. On peut discuter sur la pertinence de cette censure, très courante à l’époque (souvenez-vous des séquences coupées dans Goldorak ou Albator), principalement pour des questions d’adaptations : difficultés de les remplacer par une traduction française ou volonté de conserver une certaine cohérence narrative en évitant de devoir traduire à voix haute les inscriptions apparaissant à l’écran.

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La suite se poursuit normalement jusqu’au générique de début, avec cependant des dialogues à côté de la plaque ne respectant que très librement la version originale. Petit florilège : pas de mention du montant total de la fortune volée, le casino national devient municipal et autres joyeusetés… À noter aussi cette grosse bourde où, après avoir remarqué la vraie nature des billets, Lupin confie à Jigen qu’il peut garder les billets pour lui, alors qu’en VO il parle de les jeter par-dessus bord ! On ne comprend donc pas pourquoi Jigen s’exécute peu après en se débarrassant de la fortune, sans même préciser pourquoi il renonce à ce «cadeau»!

Autre point important : dans la VF de 1983, il est question de billets Gotho et non de Goat Money (transcription actuelle). Cette appellation apparaît dès la version Worldcon, soit deux ans avant le doublage de Vidocq contre Cagliostro, et sera employée dans la majorité des doublages de l’époque, y compris dans les versions intégrales comme le premier doublage italien réalisé en 1984. Cette appellation laisse donc supposer une inspiration directe de la version sous-titrée américaine sur cette traduction française, ce qui n’empêche pas cette dernière de s’enfoncer davantage dans les méandres des libertés d’adaptation puisqu’à peine quelques secondes plus tard, Jigen prétend que les billets Gotho se trouvent sur le marché depuis quelques temps, ce qui ne cadre pas du tout avec l’historique donné bien plus tard dans le film. Cette erreur de traduction n’apparaît pas dans la version sous-titrée américaine et reste donc propre à la VF.

 

Extrait de la VOSTA réalisée en 1980

 

Venons-en au générique du début. Contrairement à la version originale (et même la première version allemande qui est pourtant adaptée de Vidocq), le générique de l’adaptation française débute pendant que les deux compères sont toujours occupés à vider leur Fiat 500 de la montagne de billets sans valeur et se poursuit encore durant une ou deux minutes lorsque le film reprend son cours. Tous les crédits mentionnant le staff ont été supprimés, y compris le titre (Vidocq contre Cagliostro est indiqué uniquement sur la jaquette). La chanson japonaise quant à elle a été librement adaptée en français et interprétée par Corinne Le Poulain. Dans une précédente analyse publiée sur le forum Edgar, j’avais détaillé point par point le générique allemand qui s’écartait pas mal de la version française en traduisant (très mal ceci dit) les crédits VO, mais se voyait amputé de quelques minutes. De même, la chanson (restée en français), visiblement toujours interprétée par Corinne Le Poulain, a été entièrement rechantée et quelques paroles ont été modifiées.

 

La version française reprend donc alors que les deux protagonistes ont déjà traversé la frontière. C’est ici que la VF s’écarte à nouveau de la VO dans ses dialogues. Jugez plutôt : en plus de prétendre avoir découvert ce secret il y a bien longtemps – alors qu’en VO, Lupin précise que tout le monde sait que la Goat Money est fabriquée à Cagliostro – les répliques omettent complètement l’allusion au trou noir d’où personne ne revient, mais s’attardent sur des remarques sarcastiques concernant l’utilité de chacun des compères. Jigen prétend en effet que sans lui, Lupin ne vaut pas grand-chose ; ce dernier rétorque qu’il ne supporte pas du tout son ami mais que c’est pour cette raison qu’il l’emmène dans cette expédition ! Lupin prononce aussi une phrase qui ne le concerne pas alors qu’on ne le voit pas ouvrir la bouche…

 

D’importants problèmes de traduction surviennent aussi lorsqu’il s’agit d’évoquer la bague de Clarisse. Lupin ne mentionne pas qu’elle lui évoque un sentiment familier et vous verrez par la suite pour quelles raisons cette phrase importante n’a pas été adaptée. La quasi-totalité des dialogues n’a pratiquement plus aucun lien avec la VO, en particulier ceux de Jigen qui mentionne un trésor dont il ne sera plus fait mention ou fait le lien direct entre la jeune fille aperçue tout à l’heure et le château en ruine («Je me demande pourquoi tu te donnes tant de mal ? Pour la fille ou pour le trésor ?»). Quant à Lupin, il parle des comtes de Cagliostro en évoquant les anciens propriétaires du château abandonné, alors que leur titre de noblesse était bien plus élevé en version originale !

 

La censure qui suit est sans doute l’une des plus importantes du film (50 secondes). Tout le passage où Lupin semble penser à une scène du passé par l’intermédiaire de la bague puis l’arrivée de Jigen et son interrogatoire musclé pour obliger Lupin à lui avouer ce qu’il sait à ce sujet est passé à la trappe ! Pourquoi ? Difficile à dire, mais on peut envisager qu’après avoir vu le flashback apparaissant un peu plus tard dans le film, les censeurs se sont résolus à couper cette partie pour éviter toute incohérence ; en effet, si le passé de Lupin n’apparaît plus dans cette version, il fallait peut-être selon eux éviter de laisser passer la moindre allusion à une première rencontre entre Clarisse et Lupin. Le film reprend donc à partir de 14 :33 mn lorsque Lupin et Jigen aperçoivent le château du comte.

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 Ce passage est très mal traduit, même si là encore certains dialogues ne sont pas désagréables. Par exemple, certaines répliques dites par Lupin dans la VO sont en fait prononcées par Jigen en VF, en particulier lorsqu’il aperçoit le bateau qui avait emporté Clarisse, mais ça permet de donner un peu plus de présence au personnage. En revanche, la suite pose nettement plus problème. En VO, Jigen interroge bien Lupin sur son passé et lui demande s’il n’est pas déjà venu dans ce château puisqu’il semble si bien le connaître. Lupin avoue qu’effectivement, étant plus jeune, il avait tenté de s’emparer de la fortune des Cagliostro, mais avait dû fuir. En VF, ce passage devient une longue litanie sentimentale où Lupin insiste qu’il est tombé amoureux de Clarisse et que désormais, Jigen devra se passer de ses services !

 

Nouvelle censure réalisée à partir de 17 :56 mn. Dans la version intégrale, remarquant que Clarisse ne porte plus sa bague, le comte approche une main menaçante en direction du visage de la jeune fille. Une brève séquence qui passe à la trappe en VF, probablement pour ne pas choquer le jeune public de l’époque (9 secondes)… Le film reprend lorsque le comte décide de quitter la chambre en appelant de vive voix son majordome Jodo.

 

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Autre censure (12 secondes) à 19 :27 minutes, peu après le départ de la serveuse : toute la séquence où Jigen et Lupin se disputent les spaghettis a disparu ! Pour quelle raison ? Parce que Jigen a compris que Lupin connaissait Clarisse bien avant et qu’il savait qu’il s’agissait de la princesse ? C’est ce que laisse entendre la VO, mais en VF, la réplique de Jigen est devenu «Maintenant on comprend mieux pourquoi ils tenaient tant à la récupérer». Ce à quoi Lupin répond : «Sans elle il y avait pas de cérémonie». Or si on observe bien la transition entre les scènes et l’expression de Lupin suite à la remarque de Jigen, le dialogue français ne colle pas du tout à la situation ! À noter que le départ précipité du mystérieux individu qui espionnait le duo n’est pas mentionné dans la conversation, alors qu’en VO, Lupin y fait allusion peu avant le début de la bagarre pour les spaghettis !

 

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                                              En haut, la scène retirée. En bas ce qu'il en reste.

 

 

Jusqu’à présent, j’avais cru que la censure du film avait été réalisée avant le doublage, les répliques réécrites pour combler les trous ou mentionner des éléments ayant disparu du montage laissant sous-entendre cette éventualité. Néanmoins, d’autres scènes laissent parfois supposer qu'une censure supplémentaire ait été appliquée post-doublage. Il s’agit entre-autre de la réplique de Jodo lorsqu’il revient devant le comte, un billet de la part de Vidocq accroché dans le dos. Philippe Dumat prononce le nom de Vidocq d’une étrange manière, comme si la réplique avait été rajoutée après la première prise de son. De plus, le nom Vidocq n’est pas prononcé intégralement puisqu’il manque la dernière syllabe ! Est-ce un défaut causé par la coupe (1 seconde) effectuée pour ne pas montrer le contenu du billet à l’écran (le message écrit dans un français laborieux est signé Lupin) ?

 

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Attention, voici maintenant la grosse censure du film : l’arrivée de Gemon est proprement amputée ! La transition est si grossière que même quelqu’un n’ayant jamais vu la VO constaterait qu’il manque un passage du film. En effet, on passe directement de la dernière réplique du comte à la scène où Lupin et Jigen observent l’arrivée de Zenigata ! Le passage d’une scène durant la nuit à une scène en plein jour n’est amené sans aucune explication, pas même une petite phrase narrative style «le lendemain dans le repaire de Vidocq et Laficelle». Sur 4:55 mn de film, nous avons donc près d’1:40 mn de censure. C’est beaucoup pour une scène importante qui met en place plusieurs éléments importants pour la suite de l’histoire ! De plus, l’absence de Goemon trahit une volonté de la part de l’éditeur (ou de l’adaptateur) de la version française de taire les origines nippones du film ; sinon pourquoi avoir enlevé les scènes où l’on voit justement un personnage typé japonais ?

 

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Goemon, grand absent des versions tronquées…

 

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Par contre les plaques japonaises des voitures sont bizarrement restées intactes…

 

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On ne mange bien sûr pas avec des baguettes dans cette version…

 

 

Entre-deux bien sûr, nous avons droit à la première intervention de Zenigata (rebaptisé ici inspecteur Lapoulaille). Son entrevue avec le comte n’est pas toujours très bien traduite : dans une réplique du comte par exemple, ce dernier définit Lupin comme l’arrière-arrière-petit-fils de Vidocq, ce qui renvoie en fait à la version sous-titrée américaine d’époque où Lupin devenait l’arrière-petit-fils d’Arsène Lupin et non son petit-fils. Une nouvelle preuve pouvant attester une probable utilisation de la VOSTA de 1980 ?

 

Extrait tirée de la VOSTA de 1980

 

 

L’expédition nocturne de Lupin et Jigen à travers l’aqueduc du château contient à nouveau deux légères coupes car on aperçoit Goemon (3 secondes en tout). Les dialogues sont parfois assez médiocres, même si les propos de Lupin tentent de se rapprocher de la VO. Une réplique de Lupin est à nouveau prononcée par Jigen lorsqu’il tombe dans un trou.

 

Le célèbre face-à-face entre Lupin et Clarisse a vu ses dialogues entièrement réécrits. En effet, toute référence à l’identité de Lupin en tant que voleur est écartée au profil de dialogues faisant constamment allusion à Roméo et Juliette. De même, le monologue où Lupin jure d’aider Clarisse et de combattre le comte s’attarde surtout sur l’amour qu’il porte à Clarisse (alors que la VO reste floue sur ses sentiments) ; un monologue certes plutôt classe mais complètement hors-sujet avec la version originale. Le thème de la déclaration d’amour est d’ailleurs renforcé par l’ajout du thème du film en français (la chanson de Corinne Le Poulain donc), alors que le thème reste en instrumental dans la VO ! Les répliques de Clarisses sont déjà plus en phase avec la version originale, probablement parce que son histoire reste la même entre les deux versions.

 

Peu importe la traduction infidèle, j'adore ce dialogue.

 

Le dialogue entre le comte et Clarisse est tout aussi approximatif, mais sans pour autant nuire au scénario pour une fois. J’avoue même le préférer aux dialogues originaux ! De plus, l’allusion à Clarisse en tant que lumière et Cagliostro en tant qu’obscurité est conservée. Dernière liberté commise vers la fin : le générique français (les dernières paroles) est ajouté lorsque Clarisse se retrouve seule dans sa chambre, alors qu’en VO on entend une simple BGM qui certes ressemble un peu au générique mais n’a rien à voir avec ce dernier. Là encore, on sent que les adaptateurs veulent insister sur cette relation amoureuse entre Lupin et la princesse.

 

La voix de Roger Carel colle à merveille au comte

 

 

Chose étonnante, la scène des squelettes a été entièrement conservée ! Les adaptateurs ont préféré couper l’inscription en japonais servant de mémorial à l’une des victimes des Cagliostro (7 secondes). Pour assurer la transition, Lupin murmure juste la date de 1904 sans préciser davantage. Les dialogues entre Zenigata et Lupin sont toujours aussi approximatifs, particulièrement lorsque l’inspecteur s’écrie qu’il n’a besoin de «l’aide de personne pour sortir d’ici». Ce n’est pas ce qu’il laisse clairement entendre en VO : c’est surtout qu’il n’a pas envie de se faire aider par un simple voleur, même pour trouver la moindre issue de cette prison souterraine. De plus, les adaptateurs tentent de dédramatiser la situation en éludant toute allusion à la mort (Lapoulaille ne prie pas après avoir lu l’inscription) et en insistant sur le mystère entourant ces lieux. À noter que les adaptateurs laissent sous-entendre que Zenigata ne connaît pas Fujiko.

 

Lupin et Zenigata infiltrent le château. Ils y découvrent une cave secrète entièrement consacrée à la production de billets gotho. Lupin commence alors à examiner les différentes monnaies fabriquées sur place. Mais dans un probable souci de simplification ( ?), les traducteurs ont préféré éluder le nom des monnaies pour ne citer que leurs pays de provenances : suisses, anglais… et ça s’arrête là. Est-ce parce qu’ils ont suivi la traduction anglophone de l’époque qui utilisait une méthode similaire, tout en mentionnant la monnaie japonaise ? On peut encore une fois le supposer.

Lupin raconte alors l’histoire de cette fausse monnaie : dans cette version, Gotho ne qualifie plus la monnaie, mais devient le nom du meilleur faussaire de toute l’histoire de la contrefaçon, ayant trouvé refuge à Cagliostro pour poursuivre son œuvre. Ses descendants auraient perpétué son héritage et provoquant des guerres dans toutes les parties du monde et ruinant dynasties et empires (sans pour autant les citer). Lupin avance ensuite que pendant longtemps, plus personne n’entendit parler de cette fausse monnaie, jusqu’à ce que le comte actuel de Cagliostro, présenté comme un usurpateur s’étant emparé du pouvoir, ne reprenne cette pratique !

Extrait tiré de la VOSTA de 1980

 

Après que Zenigata ait mentionné la fortune que cette entreprise représenterait, Lupin laisse sous-entendre que l’inspecteur ne compte tout de même pas mettre la main sur cette fausse monnaie, ce dernier réfute aussitôt. Une supposition assez maladroite qui ne cadre pas du tout avec le personnage, heureusement ça ne dure pas longtemps. Les deux décident alors d’unir leurs forces, mais Zenigata insiste qu’une fois l’affaire terminée, il arrêtera aussitôt Lupin. C’est donc la première fois que l’objectif de l’inspecteur concernant le héros est clairement précisé dans la VF. Pourtant un point reste intriguant : si on a pu deviner dès le départ la possible profession du personnage, rien jusqu’alors ne le présentait officiellement comme un cambrioleur recherché par la police. Dans la VO, cette identité est mis à plusieurs reprises sur le devant de la scène : il se présente comme un voleur devant Clarisse, Zenigata parle plusieurs fois de lui comme d’un cambrioleur rusé et refuse de l’aider parce qu’il ne veut pas collaborer avec un petit délinquant. Ces références au statut de cambrioleur n’apparaissent pratiquement pas dans la VF, il faut donc attendre la moitié du film pour apprendre enfin les intentions de Zenigata !

 

Les scènes suivantes n’ayant pas grand-chose à signaler, je saute directement à celle du sauvetage de Clarisse. Ce passage est victime d’une censure grossière pour une raison bien précise : la blessure que le comte inflige à Lupin lors de la tentative de sauvetage de Clarisse. On le voit certes tomber du toit puis par la suite le visage couvert de sang, mais l’instant où il est touché par l’impact et surtout lorsque le sang coule de son front ne sont pas montrés (en revanche pas de problème pour les plans suivants où l’on voit pourtant toujours du sang !).

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Clarisse finit par céder sous la menace du comte et exige de Lupin la restitution de la bague. Normalement en VO, Clarisse se fait aider par Fujiko qui lui indique l’endroit où Lupin a l’habitude de cacher son butin, mais là bien au contraire elle suit le conseil de Lupin et conseille à Clarisse de ne pas se laisser influencer par la force. Cette réplique ne poserait pas trop problème si les mimiques de Lupin ne correspondaient pas du tout à ce que Fujiko laisse entendre !

Les traducteurs ont essayé de rectifier le tir, Lupin murmurant qu’il est tout à fait d’accord avec les propos de Fujiko, mais on sent parfaitement qu’il ne peut sortir pareille réplique en VO ! Son expression à cet instant est clairement celle d’un personnage qui s’énerve d’avoir perdu et que même son amie préfère collaborer avec l’adversaire.

 

Dans la scène suivant réapparaissent évidemment Goemon et Jigen. Comment la censure a-t-elle pu les supprimer tout en rendant le passage cohérent ? Tout simplement en conservant deux-trois plans sur les 32 secondes que durent la scène entière en VO : on passe donc directement de l’envol de Fujiko à l’avion s’écrasant dans les arbres, Lupin projeté on-ne-sait-où et Zenigata coincé dans les branches, jurant de vaincre Cagliostro (et non plus retrouver Lupin).

 

Goemon et sa réplique culte, grands absents de cette version

 

La censure suivante est probablement l’un des plus graves, car en plus de ne conserver que 16 secondes de film sur 4 :30 mn par rapport à la VO, elle élude complètement tout l’aspect nostalgique que Lupin ressent vis-à-vis de Clarisse. Or, cette scène apporte une information très importante pour la suite et même pour tout l’ensemble du film : le moment où Lupin devient mélancolique en observant la bague de Clarisse trouve tout son sens dans ce flashback. La raison pourquoi il tient tant à libérer Clarisse et empêcher ce mariage aussi, rien à voir avec un quelconque sentiment amoureux (même si on peut se poser la question à certains moments). Cette censure est à double tranchant : non seulement elle supprime un flashback important pour la suite de l’histoire, mais elle a conduit les censeurs à faire de même pour toutes les autres scènes rattachées ou faisant allusion. En éliminant Goemon, ils ont mutilé plus d’un tiers du film, supprimant des séquences devenues cultes par la suite comme le flashback de Lupin ou la bataille pour les spaghettis. Toujours dans un souci de cohérence. L’origine de toute cette censure, vous la retrouvez dans ce passage : tout ce qui a été supprimé dans le film découle directement de ce passage où Lupin raconte sa rencontre avec Clarisse. Est-ce à cause de Goemon ? Sans doute, car même s’il intervient peu durant le récit, il n’en reste pas moins présent, même retranché dans un coin. Est-ce aussi pour éviter de donner un âge à Lupin, créant une relation plutôt malsaine entre une jeune fille adolescente et un homme qui doit avoir au moins la trentaine au vu du temps écoulé ? C’est très probable, mais je reste persuadée que la principale raison reste liée à la présence de Goemon.

 

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Deux célèbres passages dans le film écartés à cause de Goemon… ou de la nécessité de ne pas rendre Lupin trop âgé ?

 

Je ne vais pas m’attarder sur les scènes suivantes, n’ayant pas de remarque particulière à faire. Il y a bien cette réplique (volontairement) humoristique de ces touristes de passage qui donnent la responsabilité des embouteillages à une avalanche alors qu’au dehors le ciel est bleu et l’herbe bien verte, mais rien de bien méchant.

 

La scène du mariage par contre vaut son pesant de cacahuètes et mérite d’être décortiquée : c’est en effet la seule scène à ne pas contenir une censure sur l’ensemble d’une séquence, mais par morceaux. Le résultat final donne lieu à un pitoyable montage de morceaux conservés sur un fond sonore où retentit la voix grave de Lupin (en VF) alors qu’il n’apparaît pas sur l’écran… jusqu’à ce que les sbires du comte pointent leur épée sur un Lupin à la figure couverte de bandages sans qu’on ne sache d’où il provient. En dévoilant au passage les silhouettes de Jigen et d’un mystérieux personnage en kimono violet qu’on n’avait jamais vu jusqu’alors. La séquence est très rapide, donc il faudra faire plusieurs arrêts sur image avant de les apercevoir. Mais on les remarque quand même ! On notera aussi que dans le doublage, le comte ordonne à ses sbires de «s’occuper des autres»… alors qu’on ne voit justement pas «l’autre» ! Si l’on suit la logique du scénario trafiqué, il n’y a que Jigen avec son fusil antitank ! À moins que le fusil, ça compte comme une personne… ?

On aperçoit aussi rapidement la silhouette de Goemon découpant les uniformes noirs de la garde un bref instant, même si on n’aperçoit jamais son visage.

La seule apparition de Goemon dans les versions censurées…

 

 Après s’être enfuis du palais, nous revoyons Lupin et Clarisse sans sa couronne et son voile de mariée ! Quand a-t-elle bien pu le perdre ? Car lors de leur envol, elle l’avait toujours ! Qu’a-t-il bien pu se passer entre-deux ? Tout simplement un nouveau plan censuré, où Jigen et Goemon les rejoignaient et où Clarisse laissait tomber sa couronne, créant une nouvelle incohérence avec la suite de l’histoire. Ceci dit, ce n’est pas une censure qui me gêne particulièrement, cette scène faisant partie de celles que j’aime le moins dans le film, donc je ne vais pas insister plus longtemps.

À noter que nous n’avons plus revu Jigen depuis l’annonce du mariage de Clarisse, ça commence à faire long. D’ailleurs, il ne reparaîtra qu’à une reprise dans le film et tirera ensuite sa révérence sans qu’on ne sache ce qu’il est devenu.

 

La dernière apparition de Laficelle.

 

 

La fin n’aura pas été épargnée : les censeurs auraient-ils jugé traumatisant pour les bambins que Lupin «abandonne» Clarisse et préfère rejoindre ses son comparses ? Cette ultime censure est généralement la plus mentionnée sur Internet lorsqu’il s’agit d’évoquer cette première version française, en plus de ‘absence de Goemon. En effet, le film s’achève sur Lupin enlaçant Clarisse, prêt à rester avec elle pour ses beaux yeux. Et l’on en vient à se dire que le prochain (et réel) mariage de la jeune fille aura lieu dans pas longtemps… Nous avons ensuite droit à un générique sans crédits sur fond noir, avec toujours la chanson de Corinne Le Poulain. Dans la version allemande au moins, nous avions quelques noms du staff (mal orthographiés) et ceux des comédiens de doublage…

Voilà comment le film se termine en 1983…

 

 

Commentaires sur la VF

J’aimerai un peu m'attarder sur le doublage, car en dépit de cette censure et de la traduction très approximative, le doublage dispose de comédiens de pointe qui sont pour beaucoup dans la qualité de cette VF : Philippe Ogouz campe un très bon Lupin quelques années avant qu'il ne reprenne le rôle sur la série TV de 1977, Roger Carel donne une voix charismatique à Cagliostro, Céline Montsarrat nous interprète une Clarisse à la voix douce et Philippe Dumat est irrésistible sur Jodo. L’interprétation est de qualité dans son ensemble et dans le ton du film. Etonnamment, je vais vous avouer éprouver plus de plaisir à écouter cette VF que celle réalisée en 2005 par IDP. Pourtant, cet ultime redoublage reprenait à nouveau Philippe Ogouz dans le rôle principal et avait confié les différents personnages principaux ou secondaires à des comédiens confirmés. On retrouvait avec plaisir le casting qu’IDP avait réuni pour doubler la première série et les films de 1985 et de 1987 doublés quelques temps plus tôt. Mais hélas la mayonnaise ne prend pas toujours, notamment en raison de la voix insupportable que donne la comédienne Agnès Gribe à Clarisse. Agnès Gribe n’est pas une mauvaise comédienne, bien au contraire. Elle fut même très charismatique sur certains rôles de femmes fatales dans la première série. Mais sur Clarisse, ça ne colle absolument pas. Il aurait été beaucoup plus préférable de reprendre Céline Montsarrat dans le rôle ou de le confier à une jeune comédienne. J’ai même des noms en tête, en particulier Adeline Chétail qui a doublé Nausicaä deux ans plus tard. Le doublage IDP reste cependant la VF la plus fidèle à la VO et retrouver Philippe Ogouz sur Lupin est un réel plaisir – je ne trouve pas, contrairement à d’autres critiques, qu’il nous ait livré une prestation inférieure à celle d’il y a 25 ans, je le trouve a contrario plus à l’aise dans le rôle et aussi plus touchant, là où dans la VF de 1982 certaines scènes me semblent expédiées.

Pourtant, depuis que j’ai entendu ce doublage de 1982, il garde ma préférence. Malgré la censure et les répliques à côté de la plaque, il garde un certain charme, propre à une époque qui sortait des grands films de l’animation japonaise pour garnir les rayons de VHS pour enfants, avant que des années plus tard leur valeur ne soit redécouverte par quelques passionnés. Ces doublages d’antan ont certes de gros défauts par moments, mais ils restent les témoins ‘une autre époque, ils ont en quelque sorte participé à l’essor de la japanime en France, et c’est entre-autre pour leur rendre hommage que j’ai créé ce blog. Voilà pourquoi je tenais à ce qu’ils ne soient pas oubliés.

 

Liste des comédiens ayant participé au premier doublage (Source : Planète Jeunesse)

Philippe Ogouz         Vidocq (Lupin)

Gérard Hernandez   Laficelle (Jigen)

Béatrice Delfe          Barbara (Fujiko)

Jacques Ferrière     Inspecteur Lapoulaille (Zenigata)

Roger Carel            Le Comte de Cagliostro

Céline Monsarrat   Delphina de Cagliostro (Clarisse)

Philippe Dumat      Le Majordome (Jodo)

Pierre Garin           Le Capitaine des gardes

Georges Aubert     Le Jardinier

Claude Dasset       Le Faussaire

Louis Arbessier      Le Prêtre (l'archevêque du Vatican)

 

Où trouver cette VF ?

Devenue collector avec le temps, cette VF n'a été éditée qu'une seule fois en VHS, devenue introuvable avec le temps. J'en sais quelque chose... Le plus simple encore est de demander à des amis qui auraient numérisé leur cassette. Notez que les graphistes ayant conçu la jaquette se sont contentés de reprendre l'affiche japonaise du film sans éluder Goemon, contrairement à la version allemande où Goemon a été (plutôt maladroitement) masqué par la tête du comte.

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Bonus : l'édition allemande sortie en 1987, où Lupin est rebaptisé Hardyman

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Crédits images

Captures du film : tirées de différentes éditions DVD

Scans VHS Vidocq : merci à Indianagilles pour m'avoir envoyé ce scan il y a de ça quelques années

Scan VHS Hardyman : acquisition personnelle