2Titre original : Lupin sansei: Lupin VS Clones (ルパン三世 - ルパンVS複製人間 (クローン))

Année de production : 1978

Réalisateur : Sôji Yoshikawa (D'après la bande-dessinée de Monkey Punch)

Sorti au cinéma le : 25 février 1981

Titre actuel : Le Secret de Mamo (repris de l'avant-dernière édition américaine sortie en 2003)

Petit-fils (supposé) du gentleman-cambrioleur français, Arsène Lupin III, lui-même voleur renommé, serait mort par pendaison ! C'est du moins la thèse officielle que reçoit le détective américain Ed Scott des mains du coroner chargé de l'autopsie du condamné. Mensonge ou vérité ? Le détective, vieil ennemi du cambrioleur qui a voué sa vie à le capturer, n'hésite pas une seconde et se rend au château de Dracula pour vérifier les dires de son chef. Surprise : Lupin est bel et bien vivant ! Après avoir échappé une nouvelle fois à la police, Lupin se rend immédiatement en Egypte avec son complice et meilleur ami Don Don dénicher sous la tombe d'un pharaon une mystérieuse pierre que l'on dit capable de donner l'immortalité à celui qui la possède. Une fois revenu à Paris, Lupin prend contact avec sa petite amie Margot, qui lui avait confié cette mission des plus inattendues. Mais une fois en possession de la pierre, la belle s'enfuit rejoindre un mystérieux client prénommé ''Mamo''. Qui est-il et que cherche-t-il exactement ?

                       

Lupin III, rebaptisé en France Vidocq IV, Edgar de la cambriole, Wolf ou encore Rupan III pour des questions de droits, est l'un des personnages de dessin-animé les plus aimés au Japon depuis maintenant quarante ans. À l'origine, le personnage est le héros d'une bande-dessinée destinée aux adultes (inédite en France) mélangeant habilement les romans policiers à l'ancienne, l'humour cartoonesque, les films noirs des années 30 et des séquences de saine gaudriole. Lupin III est un voleur rusé et malin, toujours prêt à se lancer les défis les plus farfelus, et qui ne résiste que très rarement au charme féminin. La licence eut un tel succès au Japon qu'elle donna naissance à six film (un septième est prévu pour fin 2013, on verra ce qu'il vaudra), quatre séries télévisées, 3 OAV (Direct-to-video si vous préférez) et plus d'une vingtaine de téléfilms depuis 1989.

 

 

L'affiche cinéma pour la sortie française

 

 Avant de parler du film que je présente dans cet article, j'aimerai un peu parler du personnage en lui-même et de l'univers qui tourne autour de lui. Ce n'est pas pour rien si cet article est bien plus long que les précédents. Lupin III est mon oeuvre japonaise préférée sans exception et peut-être même mon oeuvre préférée tout court (en y incluant roman, BD, animation). Tout dans cette oeuvre avait de quoi me plaire : les personnages, l'humour, l'univers mélant gangsters, James Bond, cartoon et recherche de trésors. Mais surtout, le titre avait un argument principal qui tournait en sa faveur, car des oeuvres coup de coeur j'en ai eu d'autres par la suite (L'Arbre au soleil mais aussi Cyborg 009) : le nombre d'adaptations réalisé autour du personnage et surtout le nombre de différentes sorties à travers le monde. Jugez plutôt : depuis 1967, le titre a tout de même connu plusieurs séries de mangas (réalisées par différents auteurs), plusieurs adaptations animées, des jeux-vidéo sur tous les supports imaginables, des produits dérivés (jouets, peluches, puzzles, jeux de carte, posters, carte téléphoniques, mouchoirs... si si) et même des sucreries (les gâteaux d'anniversaire estampillés Lupin III existent réellement) ! Ajoutez à cette collection typiquement nippone différentes versions étrangères parfois difficiles à trouver et vous devriez mieux cerner le pourquoi de cette passion inébranlable depuis bientôt quatre ans.

J'ai passé de nombreuses heures à plonger au coeur même de l'univers du personnage, reconstituer son parcours, ses adaptations, en faire la critique, analyser ses personnages en fonction des adaptations et étudier les différentes idées reçues qui circulent sur le net. Une obsession ? Peut-être, je ne sais comment le décrire exactement. Mais ce qui est certain, c'est que jamais encore une licence ne m'avait autant enthousiasmée de par sa richesse. Et pourtant le synopsis de base est on-ne-peut-plus simpliste : un voleur et sa bande tentent de s'emparer de différents trésors pendant qu'un inspecteur de police tente de leur mettre le grapin dessus. Pourtant, ça marche. Après tout, Tom et Jerry a également un script basique, ça n'empêche pas les cartoons d'être excellents, non ? Bref, assez parler de Lupin III en général. Revenons-en plutôt au film en lui-même :

 

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Le film qui nous intéresse ici est le tout premier long-métrage d'animation consacré au cambrioleur franco-nippon après deux premières séries télévisées et un film avec acteurs de qualité moyenne mais sympathique (lui aussi inédit en France). D'abord baptisé simplement ''Lupin III'', il fut renommé ''Lupin vs Clones'' au Japon après la sortie du second film l'année suivante. Aux États-Unis, c'est un certain Mark Merlino qui le baptisa ''The Mystery of Mamo'' au début des années 80 avant que l'éditeur Geneon ne transforme ce titre en ''The Secret of Mamo'' pour son édition DVD en 2003. Il avait déjà été renommé ''Secret of Mamo'' en 1996 pour l'édition britannique chez Manga Entertainement. J'ignore pourquoi l'éditeur IDP a jugé bon de reprendre le titre américain de Pioneer alors qu'il ne s'agit pas d'une traduction du titre original ni même du titre international... Espérons pour eux qu'ils étaient dans leur bon droit vis-à-vis de l'éditeur américain.

 Véritable OVNI dans la filmographie de Lupin III, ce premier long-métrage met en scène un synopsis bien plus complexe qu'il n'en a l'air au départ. Le scénario tourne principalement autour du clonage, ses bienfaits et ses conséquences tant scientifiques qu’éthiques : un thème relativement novateur en 1978. On comprend d’ailleurs mieux pourquoi Lupin est obligé d’expliquer à ses comparses la théorie du clonage, en bon diplômé de l’Académie des Sciences qu’il doit être. Si cette scène reste relativement sérieuse, il n’en est rien du film en soi. Imaginez-vous devant un film au scénario relativement sombre mais dont les personnages seraient des pantins caricaturés. Ou encore mieux, imaginez-vous devant une tragédie qui aurait des allures de farce moderne ou de Grand-Guignol. Lupin III, c’est un peu tout ça en même temps : un postulat de base sombre, pré-apocalyptique, des protagonistes unis en apparence, mais qui n'hésitent pas à se séparer à tout moment pour des raisons personnelles, un antihéros par excellence...

 12Lupin et son comparse Don Don observent la ''pierre philosophale'' qui donnerait l'immortalité...

 

Si Lupin se montre très exigeant sur le plan de la libido dès qu'il s'agit de séduire Margot, il n'en demeure pas moins un homme juste qui exècre les criminels. En cela, Lupin s'oppose à Mamo, son adversaire dans le film. Mamo est un personnage énigmatique, protoype du savant fou au physique ingrat qui croit avoir obtenu l'immortalité et qui ne recule devant aucun moyen pour parvenir à ses fins. Son obsession d'obtenir la vie éternelle est telle que même face aux échecs cuisants qu'il rencontre vers la fin du film, allant même jusqu'à détruire une partie de son oeuvre, il ne renoncera pas à son projet. Plus qu'un savant, Mamo se considère comme une sorte de Dieu sur terre. Ne dit-il pas en guise d'adieu : ''Un jour je dominerai ce monde tout comme Dieu le domine'' ? Piégé par cette quête de l'immortalité, Mamo ira même jusqu'à copier les pouvoirs qu'un dieu pourrait avoir. Seule la détermination de Lupin mettra un terme à ses rêves de folie...

 26Margot, femme fatale par excellence, aime tourner Lupin en bourrique...

 

Le film reprend également de nombreux clichés cinématographiques ou littéraires pour mieux les contourner. Pour prendre un exemple, la scène où Lupin et ses comparses errent en plein désert se retrouvent confrontés à un mirage (ici une carafe d'eau). Une scène que l'on a déjà vu cent fois au cinéma, mais qui ici prend la place d'un piège tout ce qu'il y a de plus réaliste et de plus inattendu. De même, le réalisateur va jusqu'à utiliser les décors du film comme s'ils étaient réels. On verra ainsi le cambrioleur parcourir des salles figurant en fait des oeuvres célèbres comme le célèbre escalier de Maurits Escher ou encore patauger dans une rivière servant de décor à une peinture... Plusieurs références à la culture (philosophie, Histoire, peinture) et au cinéma sont repérables dans le film, comme la course-poursuite entre la voiture des héros et un mystérieux camion qui pastiche le scénario du film Duel réalisé par Steven Spielberg. Le personnage de Mamo quant à lui rappelle celui de Swan, l'un des protagonistes de Phantom of the Paradise, que l'on doit au réalisateur Brian de Palma.

 82La touche Monkey Punch par excellence sur ses personnages masculins

 

Le style même du film est étonnant, principalement dans la représentation graphique des personnages masculins (reprise directement du manga) : ces derniers sont très minces, avec de grands pieds, de grosses mains poilues et une dentition plutôt proéminente. À l'inverse, les femmes sont toujours charmeuses, sensuelles, sans forcément être jolies (on aura connu Margot plus séduisante dans d'autres oeuvres du cambrioleur)... J'adore l'ambiance caricaturale que rend ce style graphique délirant. Regardez par exemple la scène où les scientifiques qui travaillent pour Mamo expliquent les découvertes qu'ils ont fait à propos de la pierre philosophale : leur design est tout simplement excellent et rend loufoque des personnages censés avoir un rôle sérieux (surtout si on rajoute Lupin qui par derrière attend le bon moment pour s'emparer de son dû). On se croirait dans une sorte de version animée de l'univers médical complètement barré du dessinateur américain Don Martin (qui a beaucoup produit pour le célèbre magazine Mad). Le plus intriguant aussi avec ce style, c'est qu'il parvient à la fois à faire rire mais aussi à captiver le spectateur : Lupin peut passer du rôle de personnage caricatural à quelqu'un de tout à fait sérieux. Il devient même touchant vers la fin lorsqu'il erre au milieu des décombres à la recherche de Margot... 

Certaines scènes n'hésitent pas non plus à franchir les limites du politiquement correct, comme cette séquence délirante où Mamo parvient à visionner le subconscient de Lupin et y découvre des obsessions bien peu catholiques ! Composée par le talentueux Yûji Ohno (connu pour avoir composé la plupart des musiques de Lupin III mais également celles de Capitaine Flam), la bande sonore retranscrit parfaitement l'ambiance délirante du film grâce à une musique inquiétante et psychédélique qui demeure une référence parmi la longue discographie des adaptations animées du personnage.

 

145Les relations entre les protagonistes sont ici bien plus fragiles et réalistes que dans les séries télévisées

 

Commentaires sur la VF

Ce film a connu deux doublages français : un premier à la fin des années 80 que l'on retrouve sur les cassettes vidéos sorties chez Super Vidéo Production et un second en 2005 qui est disponible en DVD chez IDP. Chose étonnante, si globalement les deux versions restent assez fidèles à la VO, elles donnent chacune un aspect très différent du film.

La VF de 1980 a été traduite depuis une version américaine probablement réalisée au Japon avec des comédiens anglophones. On sait d'ailleurs qu'il s'agissait d'une pratique courante à la fin des années 70 de faire doubler sur place les films asiatiques à destination du marché international. De même, le générique de fin que l'on entend dans la version américaine est interprété par un chanteur américain installé au Japon. Ce premier doublage propose des répliques crues (rappelant des films comme Les Tontons Flingueurs) qui accentuent l'aspect parodique et délirant du film. Les personnages sont tous renommés, à l'exception de Lupin qui garde son nom d'origine pour la première et la seule fois en France : Don Don s'appelle au Japon Jigen Daisuke, Goemon Ishikawa a simplement été renommé Samouraï, Margot a pour véritable nom Fujiko Mine et le détective américain Ed Scott est bien Japonais en VO et se nomme Zenigata Koichi. À noter néanmoins que ce changement de nom, contrairement à d'autres doublages de DA japonais, ne nuit absolument pas au film (seuls ceux connaissant déjà la version originale pourraient être gênés), et apporte même un certain charme au doublage. Tous ces changements de noms proviennent de la version américaine des années 70 sans exception, sauf Jigen qui passe de Dan Dunn en anglais (nom d'un détective de comic-strip des années 30) à Don Don. L'interprétation est également magistrale, bien que typique des doublage de la fin des années 70. Le film semble avoir été doublé dans l'un des studios spécialisés dans le doublage de films de série B ou hongkongais, peut-être GARCIA et KTORZA Productions ? Bien qu'il n'existe pas de carton de doublage à la fin de la VHS, quelques reconnaissances vocales ont permis de repérer un possible cast vocal intégrant Marcel Guido sur Lupin III, Bernard Jourdain sur Jigen, Michel Papineschi sur Goemon, Lily Baron sur Fujiko et enfin Richard Leblond sur Zenigata.

 

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''Jamais je ne renoncerai ! Je te poursuivrai jusqu'en Enfer ! Et je graverai mon nom sur chacun de tes os pourris !''

Une réplique culte qui n'est plus à entendre dans le nouveau doublage (trop violente ?)...

 

A contrario, la VF réalisée en 2005 édulcore de nombreuses répliques et supprime la quasi totalité des références culturelles. Bien sûr, le film datant de 1978, certaines allusions à la culture populaire peuvent paraître aujourd'hui datées (comme Lupin remballé par Margot qui s'écrie ne pas être Alain Delon), mais dans ce cas pourquoi ne pas avoir tout simplement adapté ces références à l'époque moderne ? Mais ce n'est pas la seule bizarrerie de la traduction, puisque certaines répliques (heureusement plus rares) vont jusqu'à s'éloigner totalement du sens de la VO. Par exemple, lorsque Mamo constate que Lupin a cessé de rêver, il s'écrie dans la version originale : ''Il n'y a que Dieu ou un demeuré profond qui ont un tel subconscient'', mais dans ce récent doublage, un simple ''crétin'' a remplacé la comparaison avec le demeuré profond, ce qui enlève tout sens à l'expression horrifiée de Mamo. Par ailleurs, la plupart des noms des cinq protagonistes ne sont pas en japonais, mais ceux qui leur ont été attribués lorsque la seconde série Tv est passée sur FR3 en 1985 sous le titre ''Edgar, détective cambrioleur'' (Edgar, Lacogne, Magali). Jigen et Goemon, pourtant également renommés à l'époque, ont par contre conservé leur nom japonais. Un choix curieux, mais propre à l'éditeur IDP qui a certainement voulu cibler les nostalgiques ayant regardé les aventures d'Edgar à la télévision dans les années 80. On pourra s'interroger sur l'exception Jigen/Goemon : il est vrai que les deux personnages ont quelque fois été appelés par leur prénom japonais dans la VF de 1985, mais la plupart du temps ils se nommaient Isidore et Yokitori... Le côté quelque peu ridicule de ces deux prénoms francisés aurait-il influencé IDP dans le choix de garder leur nom d'origine ? De plus, la voix attribuée à Mamo dans la nouvelle VF est franchement discutable et même insupportable à plusieurs reprises, surtout en comparaison avec celle très charismatique de 1980. Heureusement, ce doublage réunit une belle brochette de comédiens ayant déjà travaillé sur d'autres adaptations du personnage. Philippe Ogouz par exemple a doublé le personnage principal dès 1982. Sur ce point, il n'y a vraiment pas de quoi se plaindre. Catherine Lafond ne m'ayant jamais déçu, je n'ai pas non plus grand-chose à lui reprocher. Pour Jean Barney sur Goemon, le résultat est assez raccord au personnage et je trouve qu'il a bien cerné sa pensée durant la scène de dispute dans le désert. J'ai quand même eu du mal avec Philippe Peythieu et Patrick Messe que j'ai trouvé moins énergiques sur Jigen et Zenigata, en particulier Peythieu qui semble ne pas avoir très bien compris le caractère de Jigen dans ce film.

 

 

Où trouve-t-on cette VF ?

 Si vous cherchez absolument le doublage de 1980, certaines cassettes vidéos de chez Super Vidéo Production sont encore disponibles sur le marché de l'occasion ou sur des sites de vente en ligne.

Une édition similaire a été rééditée en 1987

 

Et le film, on peut le revoir dans de bonnes conditions ?

Ce film est très courant dans le monde, malgré la popularité gigantesque du second long-métrage. Que ce soit en Italie ou aux Etats-Unis, le film est régulièrement réédité. En France, il est ressorti en 2005 chez IDP avec la nouvelle VF réalisée jus tement pour cette réédition et certains sites de vente en ligne comme Priceminister en proposent encore à bas prix. En revanche, il faudra vous contenter d'une édition simple sans aucun bonus, car IDP a préféré en réaliser pour une édition collector proposant deux autres films du cambrioleur : le sublime Le Complot du clan Fuma (réalisé en 1987) et le moyen L'Or de Babylone (réalisé en 1985). Si la plupart des bonus concernant le film ''Fuma'' sont très intéressants, l'interview consacrée à Monkey Punch utilise des extraits de ''Babylone'', sous-entendant une comparaison entre le chara-design de ce long-métrage et celui du manga ! Je sais que le manga de Lupin est très mal connu en France et les idées reçues les plus fantaisistes ont circulé à son sujet, mais au point de confondre ce chara-design caricatural avec le trait particulier du manga...

 

 

Pour aller plus loin :

Bien entendu, il existe de nombreux liens pour ce film ne serait-ce que parmi les sites américains où l'on peut remonter jusqu'à 1991 pour les premiers avis autour de ce long-métrage ! Je vais donc indiquer mes préférés car ces critiques ont à mon avis le mieux cerné l'esprit-même du film :

http://www.planete-jeunesse.com/fiche-1317-edgar-de-la-cambriole-le-secret-de-mamo.html (pour bien débuter)

http://letsanime.blogspot.ch/2010/10/this-review-of-pioneers-lupin-iii.html (pour les anglophones, celles-ci est in-dis-pen-sable. Je vous conseille également de lire les commentaires en-dessous de l'article tout aussi instructifs)

 

Crédits images :

Images personnelles (DVD IDP, 2005)

Affiches cinéma : Ebay